Là où veille la Grande Ourse

Là où veille la Grande Ourse

Rimou prend un instant avant de parler. Elle referme son carnet à demi, laisse ses doigts glisser sur la couverture usée, puis lève les yeux vers Calim.

— Cette histoire-là, le prévient-elle doucement, est un peu triste… mais elle est pleine d’espoir. Parce que parfois, les fêtes ne sont pas seulement des lumières et des rires. Elles nous rappellent aussi ceux avec qui on ne les partage plus. Et c’est normal d’avoir le cœur qui serre un peu.

Le feu crépite. Rimou rouvre son carnet. Les pages frémissent, comme si elles retenaient leur souffle.

En poursuivant son voyage, Rimou entend parler de Mil, Zol et Cab. Trois sœurs ourses, connues dans toute la forêt pour fabriquer les plus beaux mobiles en bois qui soient.

Mil est celle qui marche longtemps. Elle connaît les sentiers secrets, les arbres anciens, les clairières où les branches tombent sans se briser. Elle choisit toujours celles qui ont une courbe particulière, un nœud étrange, une douceur au toucher.
— Celle-ci a déjà rêvé, murmure-t-elle quand une branche lui plait.

Zol, elle, façonne. Ses gestes sont lents, précis. Sous ses pattes, le bois devient oiseau, feuille, petit renard, lune ou étoile. Elle sculpte sans jamais forcer, comme si elle demandait au bois ce qu’il souhaite devenir.

Et puis il y a Cab.
Cab peint. Elle choisit des couleurs calmes, jamais trop vives. Des teintes qui apaisent : des bleus de crépuscule, des blancs de neige fraîche, des ocres de feuilles sèches. Elle sait que la nuit aime la douceur.

Ensemble, elles créent des mobiles qui tournent lentement au-dessus des lits. Ils attrapent la lumière, murmurent au moindre souffle d’air, et veillent sur le sommeil des petits comme des grands.

Pour les trois sœurs, veiller sur la nuit est essentiel.
Elles croient que les rêves ont besoin d’être protégés.
Que les cauchemars se faufilent plus facilement quand on se sent seul, quand le silence devient trop lourd.

Elles tiennent tout cela de leur mère.

Leur maman disait que la nuit n’est jamais totalement sombre, tant que quelqu’un pense à vous depuis les étoiles.
Elle disait aussi que certaines absences ne disparaissent jamais vraiment : elles changent juste de place.

Alors, chaque année, lors de la plus longue nuit de l’hiver, au moment du solstice, Mil, Zol et Cab montent ensemble au sommet de la plus haute montagne.
Le chemin est long. La neige craque sous leurs pas. Le froid pique le museau et ralentit la marche.

Là-haut, le vent est plus fort, mais le ciel est immense. Les étoiles brillent comme si elles étaient tout près.

Les trois sœurs lèvent les yeux vers la constellation de la Grande Ourse.
Elles restent silencieuses, serrées les unes contre les autres.

Et pendant un instant, la tristesse se fait plus douce.
Comme si, dans cette nuit glacée, leur maman veillait encore.
Comme si elle les regardait créer, aimer, continuer.

Puis elles redescendent.
Elles retournent à leurs ateliers, à leurs mobiles, à leurs nuits à protéger.

Et pendant que les mobiles tournent doucement au-dessus des lits, quelque part, sous les étoiles, une présence continue de veiller.

Rimou referme lentement son carnet. Le feu crépite encore, mais plus doucement, comme s’il respectait le silence qui suit. Calim ne dit rien tout de suite. Il fixe les flammes, les yeux brillants.


— Alors… elles montent encore, chaque année ? demande-t-il enfin, d’une petite voix.

— Oui, répond Rimou en hochant la tête. Parce que certaines nuits comptent plus que les autres. Et parce que se souvenir, ce n’est pas rester triste… c’est continuer d’aimer autrement. Tu sais, les absents ne sont jamais bien loin. Parfois, ils veillent juste… d’un peu plus haut.

Calim esquisse un sourire timide.
— J’aime bien penser qu’ils regardent les étoiles avec nous.

Rimou sourit à son tour, puis souffle doucement sur sa tisane.
— Moi aussi. Allez… il nous reste encore une histoire à partager. La dernière pour ce soir.