Les pansements de flocons
Rimou souffle doucement sur sa tisane fumante avant de la reposer sur la table en bois. Le parfum d’épices se mêle à l’air froid qui s’infiltre par la fenêtre entrouverte.
Avec un sourire mystérieux, Rimou attrape son carnet, en caresse la couverture, puis l’ouvre d’un geste lent. Les pages bruissent comme si elles chuchotaient déjà.
— Celle-ci, murmure-t-elle, je l’ai entendue un matin où la neige tombait si doucement qu’on aurait dit du duvet…C’est l’histoire d’un être qui ne travaille que quand l’hiver se réveille… et qui peut réparer plus que la neige.
Elle sourit.
— Tu vas voir. On raconte que, lorsque les premiers flocons apparaissent… Marron sort de sa cachette…
Dès que les premiers flocons tombent, Marron reprend du service. Il enroule autour de son cou sa plus belle écharpe — celle que les habitants de la forêt lui ont tricotée toutes pattes réunies — puis sort dans le silence ouaté de l’hiver.
Comme chaque année, il installe son petit tabouret au creux d’une clairière, toujours au même endroit, là où la neige tombe plus moelleuse qu’ailleurs. Et puis il attend. Marron n’attend jamais très longtemps : tout le monde sait qu’il est là.
Car Marron n’est pas un sculpteur comme les autres.
Il ne sculpte pas le bois, ni la pierre.
Il sculpte… la neige.
Il prend les flocons entre ses doigts et les façonne avec une tendresse infinie, jusqu’à créer des bonhommes de neige à l’image des habitants de la forêt.
Mais son rôle va encore plus loin que de simples sculptures. Marron façonne l’image que chacun porte de lui-même — celle qui, parfois, fait plus mal qu’un coup de vent glacé.
Car l’image… c’est fragile.
On la porte comme un manteau trop lourd :
on se voit déformé, trop petit, pas assez fort, abîmé, différent…
On se convainc qu’on ne vaut pas grand-chose, on évite les regards, on baisse la tête pour ne pas croiser ceux des autres.
Et à force, on finit par croire que ce qu’on déteste en soi est la seule chose que les autres voient.
Marron sait tout ça. Il le lit dans les yeux avant même qu’on s’assoie sur son tabouret.
Depuis un terrible accident, Egon n’a plus qu’un bras.
Il se déplace lentement, comme s’il avait perdu un bout de courage avec son membre disparu. Pour lui, se regarder est devenu difficile. Se montrer… encore pire. Et depuis des semaines, il ne voit plus que ce qui lui manque.
Alors, un matin, Egon prend une grande inspiration, ses épaules tremblent un peu, et il s’avance jusqu’au tabouret de Marron. Il s’assoit.
Sans un mot, Marron commence.
Ses mains plongent dans la neige, modelant, lissant, sculptant.
Peu à peu, la silhouette prend forme : solide, fière, unique.
Egon suit chaque geste du regard.
Et quelque chose en lui se dénoue.
Comme si, sous les doigts du sculpteur, ce n’était pas seulement un bonhomme de neige qui reprenait forme, mais son propre cœur, recousu, rassuré, réchauffé.
Sous les mains de Marron, la sculpture devient un pansement — un de ces pansements qu’on ne voit pas, mais qui recollent les morceaux qu’on croyait perdus.
Et pour la première fois depuis longtemps… Egon se sent un peu plus entier.
Rimou relit les dernières lignes, puis referme doucement son carnet.
Le bois craque, la tisane fume encore, parfumant l’air d’épices et de miel.
— Je vais savourer ma tasse avant de continuer…, murmure-t-elle avec un petit sourire.
Calim acquiesce, déjà emmitouflé dans sa fourrure, les yeux pleins d’étoiles.
Rimou serre la tasse entre ses pattes, profite de sa chaleur… puis ajoute en chuchotant :
— Dans quelques minutes, on reprend. Il reste encore tant d’histoires à raconter.
Elle souffle sur sa tisane, les flocons continuent de tomber, et le carnet attend… juste là, prêt à se rouvrir.